Mensonges de guerre au Kosovo

Publié le par Chouan Bourguignon

 

L’ÉTHIQUE À L’ÉPREUVE DE LA FORCE

Mensonges de guerre au Kosovo

La découverte, le 23 juillet à Gracko, à dix kilomètres au sud de Pristina, de quatorze cadavres de paysans serbes assassinés le confirme : une « contre- épuration ethnique » se déroule au Kosovo. Victimes eux-mêmes des atrocités commises par les troupes et milices de Belgrade - dont la moitié des 10 000 victimes présumées ont été exhumées -, certains Albanais exercent leur vengeance contre la minorité serbe (et les Tsiganes). Maisons incendiées, attentats contre des églises orthodoxes, assassinats... : tandis que la plupart des réfugiés kosovars regagnaient la province, 160 000 Serbes- sur 200 000 - devaient la fuir. Pour les trente-cinq mille hommes de la force internationale (KFOR), c’est un échec cinglant, aggravé par le refus de l’Armée de libération du Kosovo (UCK) de restituer ses armes à la date prévue. Voilà qui accentue les doutes sur les objectifs de cette guerre menée par l’OTAN et les critiques contre les manipulations médiatiques qui l’ont entourée.

PEU après l’arrivée des troupes de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) à Pristina, en juin, Kathy Sheridan, de l ’Irish Times, se rendit en voiture à Vucitrn, une sinistre petite ville aux mains des forces de sécurité serbes. Arrivée là-bas, elle vit un cadavre isolé étendu dans une rue et de nombreux policiers du ministère serbe de l’intérieur, plus connus sous l’acronyme MUP. Retournant en hâte à Pristina, elle déclara à un reporter radio de la BBC qu’elle avait vu un corps à Vucitrn, mais que le coin était « plein de policiers serbes ». Quelques minutes plus tard, la BBC diffusa un reportage selon lequel une envoyée spéciale irlandaise avait découvert Vucitrn « jonché de cadavres ».

Une heure plus tard, je rencontrais Keith Graves, de la chaîne SkyTV, à la porte du Grand Hôtel à Pristina, demandant à un officier britannique comment faire, à son avis, pour envoyer une équipe de télévision à Vucitrn afin de filmer tous les morts. La nuit tombait, et Keith Graves, reporter plein de ressource et réaliste, préféra remettre le voyage au lendemain. C’est alors qu’il apprit la vérité : la BBC avait tout simplement bidonné les déclarations de Mme Sheridan. La journaliste irlandaise obtint de la radio britannique la promesse qu’elle pourrait expliquer à l’antenne ce qu’elle avait réellement vu. Quels ne furent son étonnement et sa colère lorsqu’elle constata que l’émission était finalement annulée. Commentaire de Keith Graves : « Le vrai problème, désormais, c’est que le public ne veut que des histoires d’atrocités. »

Et, de fait, c’est ce que les journalistes lui ont offert durant des jours et des jours.

Il n’était pas difficile de trouver des charniers. Même avant que les forces de l’OTAN aient pénétré dans les villages au nord de Pec, je croisais sur la route principale menant à Pristina - pleine d’épaves de camions, d’animaux morts et de maisons en flammes - des gens désireux de me montrer les cadavres des leurs. Leur village s’appelait Coska, et des éclairs illuminaient un ciel sombre lorsque nous entrâmes dans ce hameau en ruine. Plus de trente hommes avaient été exécutés par la police spéciale serbe, nous confièrent-ils. Et de nous montrer des fragments de squelettes carbonisés et des colonnes vertébrales, des doigts, une alliance. Nous avons même trouvé la veuve de l’homme à l’anneau. Celui-ci et d’autres Albanais séparés de leur femme avaient été fusillés et brûlés dans trois maisons vides par les Serbes.

Je savais comment on raconterait cette histoire. Les Serbes ont commis des actes horribles - ce qui est parfaitement exact - dans leur épouvantable persécution de la population albanaise du Kosovo. Tout au long de l’affrontement, l’OTAN n’avait cessé d’affirmer qu’ils massacraient ces pauvres gens, et voilà que chacun pouvait désormais en voir les preuves. Et ainsi - cette fois encore, j’avais bien deviné la logique à l’oeuvre - se trouvaient justifiés le bombardement aérien de la Yougoslavie et, plus largement, la guerre cruelle lancée en mars par l’OTAN. L’alliance avait « libéré » le Kosovo au terme d’une « guerre pour les valeurs » - j’utilise à dessein les expressions de M. Anthony Blair. Et que soit damné quiconque suggérerait que ce conflit insensé n’aurait jamais dû avoir lieu.

Dès le début, la plupart de nos collègues journalistes ont joué le rôle du troupeau dans les briefings quotidiens de l’OTAN. Ils n’ont même pas osé interroger le porte-parole, M. Jamie Shea, sur la prétendue destruction de la IIIe armée yougoslave ; sur la nomination comme commandant en chef de l’Armée de libération du Kosovo (UCK) de M. Agim Cecu, un des responsables de l’« épuration ethnique » de la Krajina par l’armée croate ; sur le fait que les conditions finalement acceptées par l’OTAN pour « boucler » la guerre étaient nettement moins dures que les termes de la paix que l’Alliance avait voulu imposer à la Serbie à Rambouillet. Même lorsqu’il s’avéra qu’en fait de victoire extraordinaire sur l’armée yougoslave, celle-ci n’avait perdu, parmi ses blindés, que treize chars et qu’elle s’était retirée du Kosovo avec son équipement quasi intact, les journalistes, au siège de l’OTAN, restèrent silencieux comme des moutons.

Fallait-il vraiment qu’il en soit ainsi ? Les envoyés spéciaux de la presse écrite, de la radio et de la télévision étaient-ils obligés de se comporter comme les perroquets des généraux de l’Alliance et des secrétaires d’Etat ? Vers la fin des bombardements - remarquez au passage que la plupart des reporters ont utilisé l’expression « campagne aérienne », comme si les Mig serbes se bousculaient chaque jour dans les cieux pour combattre les avions de l’OTAN -, M. Shea se permit d’affirmer que l’hôpital de Sudurlica avait servi de cible parce qu’il s’agissait, en fait, d’une caserne. Cette déclaration était absolument fausse. Nous avons visité le sanatorium, vu les restes pitoyables des morts, dont une jeune fille poète de dix-neuf ans : pas un de mes confrères n’a interrogé l’OTAN sur ce mensonge.

De même, très peu de journalistes ont contesté d’un point de vue moral le bombardement du siège de la télévision serbe à Belgrade. Deux jours environ avant le bombardement, le quartier général de la chaîne CNN à Atlanta avait averti ses envoyés spéciaux que l’immeuble allait être visé. Directive fut donnée à ces derniers d’en retirer leur équipement, ce qu’ils firent. C’est alors que le ministre serbe de l’information, Aleksandar Vucic, un proche de M. Slobodan Milosevic et donc une cible de choix pour l’OTAN, fut invité sur place, tôt le matin, afin de participer à l’émission du fameux présentateur de CNN, Larry King - on lui demanda même d’arriver une demi- heure plus tôt, pour le maquillage. Vucic dit qu’il est arrivé en retard. CNN assure avoir décommandé le rendez-vous douze heures à l’avance. S’il l’avait respecté, il aurait été là au moment où les missiles frappèrent, tuant entre autres la maquilleuse. Pour CNN, il ne s’agit que d’une coïncidence. Espérons-le.

En revanche, le refus des médias d’enquêter sur les conditions de la paix soumises pour signature par l’OTAN aux Serbes à Paris, à la mi-mars, ne relève pas du hasard. Aux termes de l’accord dit de Rambouillet, Belgrade devait accepter que les forces de l’OTAN puissent se déplacer à travers l’ensemble de la Yougoslavie, y compris la capitale, et que les Kosovars (dont 90 % d’Albanais) aient la possibilité de décider de leur avenir au bout de trois ans. Ce qui, en fait de paix, revenait plutôt pour les Serbes à une sorte de reddition : non seulement la souveraineté yougoslave était foulée aux pieds, mais la future indépendance du Kosovo prenait corps.

Les Yougoslaves refusèrent de signer. Et l’OTAN déclencha la guerre. Alors les Serbes entreprirent une brutale « épuration ethnique » à l’égard d’au moins la moitié de la population albanaise de la province. Quand les bombardements commencèrent à s’éterniser, au bout de cinq à six semaines, nombre de confrères se mirent à marteler la ligne de l’OTAN : l’Alliance se battait « pour que les réfugiés puissent retourner dans leurs foyers ». Pas un journaliste ne signala que la plupart de ces derniers se trouvaient précisément dans leurs foyers lorsque la guerre éclata - et que les Serbes avaient averti (la formule est du général Nebojsa Pavkovic) qu’ils « régleraient leurs comptes » avec les Albanais si l’OTAN s’en prenait à la Yougoslavie. D’ailleurs, le généralWestley Clark, commandant suprême de l’OTAN, a reconnu que la tragédie épique des réfugiés était « entièrement prévisible » - mais pas un journalistene lui demanda pourquoi il n’avait paspartagé cette information, à l’époque,avec nous.

Vint l’heure où les Serbes signèrent la paix avec l’OTAN, l’Union européenne et les Russes. On s’aperçut alors que les forces de l’Alliance n’interviendraient qu’au Kosovo - elles ne bénéficieraient donc d’aucune liberté de mouvement dans le reste de la Serbie - et que le « mécanisme » permettant aux Kosovars d’accéder trois ans plus tard à l’indépendance avait mystérieusement disparu. Autant d’éléments importants, majeurs, qu’à nouveau la presse, la radio et la télévision ignorèrent.

Autre fait significatif : Américains et Britanniques étaient de loin moins enclins à contester l’autorité - ce qui est le devoir d’un journaliste d’un pays démocratique en temps de guerre - que les Français. Tandis que « Les Guignols », sur la chaîne française Canal +, se livraient à une satire virulente des conférences de presse de M. Jamie Shea - deux soirs de suite, la marionnette représentant celui-ci s’excusa qu’un missile ait atteint un bus, puis exprima de vibrants regrets qu’un Mig 29 ait été abattu -, les Anglo-Saxons conservèrent jusqu’au bout leur air pincé. Quand je me rendis à Bruxelles pour poser, lors d’un de ces points de presse quotidiens, une question sur l’utilisation de munitions à l’uranium appauvri, apparemment responsables de nombreux cancers en Irak, un général admit que l’OTAN en avait fait usage - aveu retransmis en direct. Mais, lorsque CNN travailla sur la bande pour une future émission, ma question et la réponse du général avaient été énigmatiquement coupées.

Il y a peu, le chargé de presse de M. Blair, M. Alastair Campbell, pontifiait devant le Royal United Services Institute, à Londres, sur la manière dont les journalistes avaient été roulés par la « machine à mensonges des Serbes » - ignorant, évidemment, leurs confrères dociles massés aux « messes » de l’OTAN. Et de revenir sur le vieux thème usé à force d’avoir été utilisé tout au long de la guerre : si l’OTAN tuait des innocents, c’était par accident, alors que les Serbes, eux, les tuaient volontairement.

Cet argument infantile pose deux questions. D’abord, l’attaque alliée contre la Yougoslavie est devenue si immorale qu’à la fin, il était quasiment impossible de croire qu’une aviation ayant bombardé avec constance des hôpitaux, des ponts, un train, deux bus, un pont de village un jour de marché et nombre de maisons, en même temps que des casernes et des raffineries, ne ciblait pas délibérément des civils, dans l’intention de mettre la Serbie à genoux.

Mais il y a aussi ce mensonge selon lequel les Serbes auraient commis des atrocités volontaires même si l’OTAN n’était pas entrée en guerre. Bref, l’engagement total en faveur de l’Alliance représentait le devoir patriotique de tout journaliste. Il est vrai que les Serbes se sont rendus coupables de viols, d’exécutions de masse et de cruautés contre des civils kosovars. Mais la nature de la paix qui a conclu cette guerre suggère que cette dernière aurait pu ne pas avoir lieu. Cette guerre aurait dû être évitée.

Et si c’est par accident que les victimes serbes ont été tuées, cela rend-il leur mort moins douloureuse, plus facilement acceptable ? Etre décapité par une bombe à fragmentation de l’OTAN ou par une grenade serbe autopropulsée : y a-t-il une grande différence ? Les Serbes, c’est vrai, ont sur la conscience d’horribles crimes - horribles, vraiment, si j’en juge par ce que j’ai vu à Coska - alors que l’OTAN n’entendait pas (du moins devons-nous l’espérer) tuer des civils. Mais si cette guerre n’était pas indispensable, alors les morts dont l’Alliance porte la responsabilité pèsent lourd. Et les journalistes travaillant depuis la Yougoslavie, loin d’être les instruments d’une quelconque « machine à mensonges », ont fourni un douloureux mais nécessaire compte-rendu de ce que nous - nous : l’OTAN, notre civilisation occidentale - faisions subir aux Serbes.

La dernière attaque contre les journalistes qui ne pliaient pas l’échine est venue de certains reporters. Dans The Irish Times, une consoeur pigiste m’a accusé de créer une « parité entre les victimes » - une expression puérile, mais dangereuse - parce que j’avais prédit début juin, à juste titre, que « le Kosovo avait d’abord été "nettoyé ethniquement" par les Serbes. Et dans quelques jours - deux semaines tout au plus -, les Serbes seraient à leur tour "nettoyés ethniquement" par les alliés albanais de l’OTAN ». Non seulement cette citation était coupée de son contexte, mais, surtout, mon véritable péché était d’avoir raison.

« Les patriotes ont raison »

DEPUIS, la majorité de la population serbe du Kosovo a fui la région, ainsi que près de la moitié des Tsiganes. Les civils serbes que j’ai vus entassés dans leurs voitures familiales ou serrés, en larmes, sur les chariots de leurs fermes étaient aussi innocents que les Albanais odieusement chassés de leur patrie deux mois plus tôt. Mais le seul fait que ces nouveaux réfugiés soient serbes suffisait à faire oublier leur statut de victimes. Je pensais aux Allemands des Sudètes et des territoires orientaux de l’Allemagne au lendemain de la seconde guerre mondiale. A l’époque, nous ne nous préoccupions pas d’eux. « Ils n’ont que ce qu’ils méritent », pensions-nous. Et maintenant nous laissons « bestialiser » tout un peuple, les Serbes, à cause des crimes de leur gouvernement et de leurs détestables paramilitaires.

Et pourquoi nous comportons-nous ainsi ? Dans son célèbre roman Scoop, l’écrivain britannique Evelyn Waugh se livre à une magnifique parodie des correspondants étrangers, que tout journaliste, français comme britannique, devrait lire : « En ce qui concerne la politique, dit Lord Copper du Daily Beast [La Bête sauvage quotidienne], ce que l’opinion publique britannique veut au début, à la fin et tout le temps, ce sont des nouvelles. Rappelez que les patriotes ont raison et qu’ils vont gagner. Mais ils doivent l’emporter rapidement. Les Britanniques ne s’intéressent pas aux guerres qui s’éternisent sans aboutir. Quelques victoires éclatantes, quelques superbes actes de courage personnel du côté des patriotes et une entrée pittoresque dans la capitale. Telle est la politique du Beast en matière de guerre. »

Les troupes britanniques ont pénétré dans Pristina le samedi 12 juin 1999. Scoop a été écrit en 1938.

http://www.monde-diplomatique.fr/1999/08/FISK/12378.html

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