Les coptes menacé en Egypte

Publié le par Chouan Bourguignon

http://www.copteseurope.info/faits/actufr/les%20coptes%20marianne%2008%20au%2014.07.06.htm

 

 

LES COPTES ONT DE PLUS EN PLUS PEUR
Dans la ligne de mire des Frères musulmans...

N° 481 Semaine du 08 juillet 2006 au 14 juillet 2006

Menacés par la dérive fondamentaliste musulmane de l'Egypte, 25 000 coptes - sur 8 millions - quittent chaque année un pays de moins en moins «républicain».

 

Auteur : Sichler Liliane

 

A chaque porte de la cathédrale du quartier d'Abbassiya, au Caire, des policiers somnolent derrière leurs mitraillettes un peu poussiéreuses. Plus attentifs, d'autres exigent de l'argent des taxis qui s'aventurent à stationner devant les grilles déployées sur les trottoirs. On se sourit et quelques lires passent de main en main, personne ne proteste: la police est si mal payée en Egypte. Que peut-il bien arriver près de cette énorme bâtisse de pierres blondes, où le pape des coptes orthodoxes, Shenouda III, et ses évêques «conciliabulent» et prient dans la pénombre de hautes boiseries sculptées?

Deux soutanes noires pressent le pas au soleil, leur longue barbe secouée au vent de sable qui étouffe la capitale depuis trois jours. Une femme parvient à voler la main de l'un d'eux pour l'embrasser dévotement. Un vieil homme pousse un enfant infirme dans un chariot de fortune. On croirait le temps arrêté depuis trois ou quatre siècles. Que peut-il arriver ici?

«Tout, explose Kamal Ishak, dermatologue de profession, et copte pratiquant. Tout peut arriver. Les musulmans nous détestent. On leur a appris la haine de tout ce qui n'est pas musulman.» D'une traite, il raconte ces histoires que chaque famille copte connaît par coeur. En avril dernier, un musulman a tué six fidèles coptes dans deux églises différentes d'Alexandrie. En mars, c'est un professeur d'anglais, de confession copte, qui a failli être lynché par ses élèves (une majorité de jeunes filles!) sous prétexte qu'il avait annoncé un sujet sur les animaux pour le prochain examen et qu'au dernier moment ce fut un texte sur le Prophète qui fut proposé. Le malheureux, accusé d'avoir offensé l'islam, fut sauvé de justesse et muté dans un autre lycée pour pouvoir continuer à enseigner. Les voitures des chrétiens de son quartier de Maadi (une banlieue du Caire) n'en brûlèrent pas moins pendant plusieurs jours. En janvier, à Assiout, ce sont des maisons de chrétiens qui ont été incendiées. En décembre 2005, plus au sud, un prêtre fut tué en pleine nuit par d'anonymes «forces de sécurité» pour avoir réparé, sans l'autorisation préalable que la loi impose aux coptes, le mur écroulé de son église.

«Tout peut arriver, insiste le dermatologue copte. Savez-vous que 25 000 coptes quittent définitivement l'Egypte chaque année? Nous représentons à peine 8% de la population et, si l'on n'y prend garde, nous ne serons bientôt plus que 1%. Il y a trente ans, j'ai refusé de rejoindre mon frère aux Etats-Unis, j'aimais trop mon pays. Aujourd'hui, je le regrette pour mes enfants, ils n'ont pas d'avenir ici.» Ils sont nombreux, les coptes d'Egypte, à avoir peur comme Kamal, et à se faire peur, avec ce mélange de vérités et de bobards qui berce ce pays en pleine faillite économique et politique et alimente les conversations des Cairotes à la nuit tombée sur la promenade au bord du Nil ou autour des marchés éclairés de loupiotes jusqu'aux petites heures du matin.

Evangile contre Coran, Coran contre Evangile. A peine 8 millions de coptes sur quelque 71 millions d'Egyptiens. Pour des raisons arithmétiques évidentes, mais surtout politiques et culturelles, la peur, aujourd'hui en Egypte, est copte. Pourtant, tout a l'air si calme au vénérable café Groppi qui fit les beaux jours du Caire au début du siècle. Des femmes voilées en côtoient d'autres tête nue et cigarette aux lèvres. Elles mangent les mêmes gâteaux à la crème écoeurants et posent les mêmes téléphones mobiles sur les guéridons de marbre. Un amoureux ose caresser furtivement la cheville de sa belle, se fichant pas mal du «regard oblique» des popes ou des imams du monde entier... On est quand même au XXIe siècle, non?

N'empêche. Thafik Aklemendos, professeur d'histoire contemporaine, y va lui aussi de sa complainte: «La situation est assez inquiétante. A tout moment, une dispute de voisinage entre coptes et musulmans peut tourner à la catastrophe. Je redoute l'incident majeur qui entraînera beaucoup de morts, et malheureusement je le crois inéluctable.»

L'islam radical arrive dans les valises des Egyptiens qui travaillent dans les pays du Golfe.

Depuis les années 90

L'historien est copte, mais il n'en dénonce pas moins la «dérive fondamentaliste» des deux clergés respectifs, copte et musulman, depuis les années 70. «Seules comptent désormais dans ce pays les appartenances religieuses, déplore Aklemendos. On n'est plus en république, le gouvernement a laissé faire et les coptes risquent de le payer au prix fort. D'abord, leur infime minorité face à la masse musulmane les fragilise. Ensuite, les coptes ne tuent pas au nom de Dieu. La différence les honore, mais cela en fait des victimes obligées.»

Dans les rues du Caire, on croise de plus en plus de femmes voilées, voire entièrement drapées de noir. Les jours fériés, ces silhouettes sombres se partagent entre les souks bondés, où elles chinent aux étals de bijoux, et les terrasses des grands hôtels, où elles fument la chicha, la pipe à eau, sous la surveillance indulgente de leur mari. «C'est dans les années 90 que cela a commencé, se souvient Nabila, professeur à l'université de droit. L'Arabie Saoudite envoyait en masse des voiles islamiques et rétribuait même celles qui acceptaient de les porter. Aujourd'hui, le pli est pris.» Amina raconte comme il lui a fallu batailler pour convaincre sa fille de ne pas se voiler à l'adolescence. «Elle voulait faire comme ses copines, se souvient Amina. Mais la bataille est perdue, à la fac, ma fille est l'une des rares musulmanes aujourd'hui à aller au cours tête nue.»

Plus qu'une intrusion insidieuse venue de l'étranger, l'islam radical débarque maintenant dans les valises et les têtes des milliers d'Egyptiens obligés d'aller chercher du travail et de meilleurs salaires dans les pays du Golfe. Nombre d'entre eux en reviennent complètement endoctrinés par l'islam rétrograde dans lequel ils ont plongé par nécessité. Les Frères musulmans (officiellement interdits comme tous les partis religieux en Egypte, mais présents à chaque échelon de la société) n'ont plus qu'à les cueillir.

Alors les coptes et la question copte, vous imaginez bien que c'est le cadet des soucis d'Hosni Moubarak, le vieux président, de plus en plus isolé derrière les murs blancs de sa villa d'Héliopolis. «Il y aurait eu une chance, dans les années 80-85, de rétablir un équilibre entre chrétiens et musulmans, si Moubarak l'avait voulu, regrette l'historien Aklemendos. Mais il aurait fallu accepter une opposition laïque et républicaine.» Et bousculer les molles habitudes du parti du président (Parti national démocrate), où l'on fait des affaires entre alliés de différents clans familiaux ou financiers, où l'on se persuade que les Frères musulmans, interdits de parti et souvent emprisonnés, ne sont plus un danger, et que les coptes, moins on en parle, mieux c'est.

Aux dernières élections parlementaires de novembre 2005, sur 458 sièges, seuls sept coptes ont été élus, deux au suffrage universel et cinq nommés par Moubarak! Tandis que 88 Frères musulmans entraient au Parlement sous l'étiquette faux nez de «candidats indépendants» qui ne trompait personne... Les progressistes coptes, paralysés par leur propre clergé qui s'inquiète plus de la menace de l'arrivée au Caire du film «sacrilège» Da Vinci Code que de la survie de la démocratie, disparaissent de la vie politique.

Que veut dire «laïc»?

Sur la chaîne privée Al-Hayat diffusée de Chypre, le prêtre Zakariya, qui insulte jour après jour les musulmans, n'est qu'une réponse stérile et dangereuse aux prêches hargneux contre les «mécréants» qui s'infiltrent à tout propos dans les émissions des télévisions égyptiennes.

«Moubarak a brisé notre rêve», rage Wassim al-Sissy, un intellectuel copte, qui essaie depuis deux ans maintenant de faire enregistrer son mouvement, Egypte mère, comme parti légal et laïc. «Depuis les années 80, la vie politique se résume à un match de boxe sans arbitrage qui a été fatal aux non-islamistes et laisse un boulevard aux Frères musulmans». Wassim est entouré de ses amis, musulmans et coptes mélangés, ce premier samedi de juin au dixième étage de la cour de justice, section politique. Ils sont quelques-uns à porter en écharpe une banderole de satin barrée du nom d'Egypte mère, qui veut surtout dire que l'Egypte doit passer avant la politique panarabe et les convictions religieuses rester à la maison. C'est la quatrième fois qu'ils se présentent devant ce tribunal. Wassim a l'air perplexe, il vient de finir l'article d'un éditorialiste d'Al-Ahram qui se plaint du courrier qu'il a reçu pour avoir rappelé que, récemment encore, le Premier ministre de Moubarak avait évoqué «l'Etat égyptien laïc»: «Lis donc! Tu verras le courrier reçu par le journaliste, c'est consternant. Personne ne comprend le mot «laïc» en Egypte.»

La discussion s'arrête car on les appelle. Ils entrent dans le plus grand désordre, s'assoient ou restent debout autour d'une table en fer à cheval hérissée de micros qui ne servent à rien. Personne n'a la parole ici, pas même l'avocat du groupe qui attend le verdict d'un air crispé. «Non», dit sobrement le président du jury. C'est la quatrième fois que les juges de ce tribunal disent non aux amis laïcs de Wassim al-Sissy, qui devra attendre encore pour être un jour vice-président de son parti avorté.

Derrière eux arrive un groupe qui entoure un homme, barbe soignée et sourire tranquille, Abul Ela Mady. Cet homme-là fait pas mal parler de lui en Egypte et à l'étranger. Ancien Frère musulman, il jure avoir tourné le dos à ses anciennes convictions. N'empêche que beaucoup se souviennent de ses prêches à l'université quand il était le leader étudiant des Frères musulmans. «J'ai changé, jure-t-il, je veux une évolution démocratique de la société». Les juges diront non, avec la même indifférence, au projet de parti Al-Wasat («Le Centre») du Frère musulman repenti.

Dans son bureau, Abul Ela Mady garde une onction dévote pour se défendre: «Il faut en finir avec la phobie des musulmans en Occident et la phobie des Occidentaux chez nous.» Pour mieux convaincre, il montre des photos de lui en compagnie de journalistes français et laisse en évidence près du téléphone un certificat de l'Eglise presbytérienne américaine qui le félicite pour «son aide à la compréhension entre les hommes». Ces gens-là n'ont peut-être pas lu la préface du programme politique d'Abul Ela Mady, qui consacre une page entière à l'application de la charia. On y lit par exemple: «[La charia] est un canevas de valeurs et de modèles qui arbitre les conflits dans tous les aspects de la vie, sans qu'il soit besoin du contrôle de l'Etat ou de ses tribunaux.» Rude perspective pour les républicains.

L'envie d'un coup de pied dans la ruche corrompue du pouvoir est telle que beaucoup sont prêts à se laisser charmer par les beaux parleurs. Le pouvoir le sait bien qui vient de réprimer sauvagement des manifestations de soutien à la magistrature organisées par le mouvement Kefaya («Ca suffit») de Georges Ishaq, un copte qui se proclame laïc mais trouve cependant Abul Ela Mady «crédible». Il est vrai qu'avec près de 50 amis en prison, Kefaya ne fait pas le difficile dans ses alliances. Le patchwork de son rassemblement, des libéraux aux marxistes, en passant par d'anciens nassériens et des islamistes, laisse songeur, même s'il a l'énergie brouillonne du désespoir ambiant. Désespoir que l'on retrouve dans les 1 000 «salons» et clubs du Caire où l'on aime causer et refaire le monde.

Moubarak se fiche des parlottes et des journaux, la seule chose qui lui importe, c'est la rue, où la police veille à réprimer toute velléité de manifestation. Un professeur de physique raconte: «L'un de mes étudiants, il y a trois ans, s'est tellement fait tabasser dans une manif qu'on ne le reconnaissait plus. C'est leur méthode, le garçon n'a plus jamais fait de politique. Le problème, c'est que sur dix, ils en dégoûtent neuf, et le dixième devient Frère musulman.»

Moubarak n'entend rien

Un mot court en ce début d'été au Caire, «émeutes». On craint un brusque coup de chaleur de tous ces chômeurs, de tous ces gens habitués à haïr l'Occident pour se consoler de la misère, des petits fonctionnaires qui gagnent à peine 200 à 350 lires par mois, à peine le prix d'un bon dîner au Caire. Sourd et muet, Moubarak semble ne pas vouloir organiser sa succession, d'autant que son fils, le banquier Gamal, est inconsolable, paraît-il, d'avoir dû quitter l'Angleterre et une vie privée peu conforme aux lois islamiques pour être fiancé sans enthousiasme à une jeune fille de 20 ans.

Raison d'Etat oblige. Les mouvements politiques en Egypte ont les idées floues et le bavardage facile. Les Frères musulmans, eux, n'ont qu'une idée en tête, la prise du pouvoir.

Voilà deux ans déjà que, dans la région de Fayoum, deux jeunes filles coptes avaient été kidnappées et forcées à se convertir à l'islam. On a découvert leurs yeux tristes à la télévision l'autre jour. Voilées, un bébé dans les bras, les presque enfants de 14 et 15 ans qu'elles étaient sont devenues des femmes, mariées de force. «C'est trop tard, maintenant, pour moi», disait l'une d'elles sobrement. Sera-t-il un jour trop tard pour l'Egypte?

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