Ségolène et les Français de souches

Publié le par Chouan Bourguignon

Dans sa récente allocution de candidature à l’investiture socialiste aux élections présidentielles françaises, Madame Ségolène Royal, à qui l’on reproche parfois de ne pas avoir de programme, a lancé, à travers une petite question rhétorique, une option sur l’esprit de la France qu’elle serait amenée à présider si les électeurs décidaient, en mai 2007, de lui confier le poste suprême. “Que veut dire Français de souche ?” s’interrogea-t-elle, “cela veut-il dire que les autres sont des Français de feuillage, des Français de branchage ?”

Qui tançait ainsi Madame “état de grâce” : la minorité de racistes invétérés qui, de toute façon ne votera pas pour elle ? Certainement pas. Elle s’adressait à cette large majorité de Françaises et de Français qui prennent conscience de leur héritage et désirent le préserver dans la tourmente causée par une mondialisation sauvage sans respect aucun pour les traditions, les valeurs partagées, les paysages façonnés par une longue histoire et leurs habitants soudainement devenus des étrangers dans leur propre pays.

Petite phrase qui révèle d’abord un grand mépris des électeurs, de leurs légitimes inquiétudes face au rouleau compresseur des puissants mécanismes qui détruisent peu à peu l’environnement protecteur auxquels ils s’étaient accoutumés, ayant du mal à accepter la fin de l’État providence, celle de la famille nombreuse et unie, l’éclipse d’une nation qui naguère pesait sur les affaires du monde, la rareté de l’air respirable, la cherté de l’eau potable… et surtout, la disparition de l’homogénéité ethnique et culturelle de notre société, ce bonheur indicible qui naît du partage de la même communauté d’origine, du souci de la patrie que des générations de poètes de notre race ont chantée et que, comme Ulysse après un long voyage, nous aimons retrouver, fidèle à elle-même.

Au seuil du millénaire où nous venons d’entrer, restait encore l’écran de fumée des croyances, même laïcisées, l’illusion d’un progrés de l’humanité, d’une rédemption qui nous mènerait enfin, au bout des horreurs de la guerre et des goulags, vers un monde pacifié et plus raisonnable. Cette espérance est bien écornée aujourd’hui par l’exacerbation des nouvelles batailles économiques, sociales, politiques, religieuses ou ethniques apparues à la fin de la guerre froide et qui n’épargnent désormais plus aucun lieu de la planète.

Face à la grande confusion de ce monde privé de sens (Zaki Laïdi *1 ) tant sur la scène internationale en proie au nouveau désordre mondial entretenu par l’impérialisme irresponsable des États-Unis (et de leurs alliés qui viennent de laisser écraser le Liban sous les bombes sans réagir), que sur le plan local où les Européens peinent à définir et à garder leurs frontières, à enrayer l’immigration sauvage entre autres trafics, la question de l’identité revêt une importance capitale, non seulement pour les populations nouvellement transplantées dans nos vieux pays, mais aussi pour les autochtones qui subissent bien malgré eux les conséquences de ces déracinements économiques ou politiques.

D’un simple trait de discours, la candidate aux plus hautes fonctions de l’État rejette ce questionnement, cette interrogation sur la signification de l’être-français. La fierté de la “souche”, du lignage, du terroir, de la terre et des morts, de l’histoire qui nous ont construits et amenés jusqu’ici en nous différenciant d’autres constructions ethno-historiques ne serait-elle qu’une discrimination archaïque à jeter par-dessus le bord ?

Certes, le Français d’aujourd’hui, tout comme son voisin et partenaire allemand, n’est plus le nationaliste sans concessions qui prétendait rayer la Vendée de la carte et mettre l’Europe à genoux parce qu’elles lui résistaient. L’époque de la guerre civile européenne est révolue et on ne peut que s’en féliciter. Un peu Breton, Corse, Alsacien, ou Parisien et fier de l’être, beaucoup plus Européen qu’il ne veut bien l’admettre, plus en tout cas que ses grands-parents encore pris dans les rêts des guerres intra-européennes, il reste attaché à une substance, à une patrie charnelle qui recouvre infiniment plus que la France “de papier”, ou même partiellement “sans-papiers”, dont la misère, les états d’âme, la sous-culture musicale et sportive, les pathologies sociales, lui sont sans cesse jetés à la figure comme le nouveau moule national dans lequel il doit se couler.

C’est ce sentiment et cette substance que recouvre le joli mot “souche”, réapparu voici quelques années lors d’une querelles entre démographes *2 ravivée par un récent rapport des Renseignements Généraux constatant que parmi les 436 meneurs de bandes délinquantes recensés dans 24 quartiers sensibles, 87% ont la nationalité française, mais 67% sont d’origine maghrébine et 17% d’origine africaine, alors que les Français d’origine ne sont que 9%. *3

Mais pour ceux qui objectent à l’emploi du mot, comme Madame Royal ou comme le démographe Hervé le Bras qui mena une virulente croisade contre ses collègues à ce propos, comme le MRAP qui s’en est pris aux RG, il serait une source de racisme car il permet de classer la population en deux catégories : les Français d’origine et les nouveaux Français de première ou de deuxième génération, voire plus anciens. Objection absurde, d’abord parce que ce classement reflète une réalité : celle du fossé qui sépare des catégories de plus en plus difficilement intégrables de nouveaux arrivants et leurs descendants d’une part, et d’autre part les Français d’origine ou descendants d’immigrants européens acculturés et parfaitement intégrés. Ensuite, comme le soulignait une démographe critiquée par Hervé Le Bras, Michèle Tribalat, cette distinction des catégories de Français peut justement permettre d’aider les catégories “défavorisées” par des mesures de discrimination positive (telles que les préconise M. Sarkozy, entre autres).

Au-delà de cette querelle de mots, de chiffres et de classification des populations diverses qui ont élu domicile en France et dans la plupart des pays d’Europe, l’enjeu est beaucoup plus important. Dans la phase de turbulences que traversent nos peuples soumis à une mondialisation dont le contrôle leur échappe mais dont ils paient malgré eux les conséquences sous la forme d’un sentiment de dépossession, de déracinement et de perte des repères traditionnels, Il s’agit d’un recours à l’origine, leur permettant de se reconstruire, au-delà de la citoyenneté de papier, une identité substantielle. La conscience et la fierté de l’origine est d’ailleurs une valeur qui monte si l’on en juge par la croissance phénoménale des recherches généalogiques, le regain soutenu de patriotisme local et régional dans toutes les contrées du continent et la multiplication des “tribus” ou communautés ethniques et religieuses à vocation politique. Ce dernier phénomène ne plaît pas à tout le monde. On entend régulièrment critiquer la “communautarisation” de notre société sur le modèle anglo-saxon, perçue à tort par les souverainistes et les puristes du modèle républicain, comme une cause d’éclatement de la société, alors qu’elle n’en est que la conséquence. Mais au fond ce déplaisir ne fait que souligner un phénomène constaté depuis longtemps par les auteurs “communautariens” perspicaces qui ont consacré leurs travaux à l’analyse des carences de la modernité occidentale, plus précisément à la désuétude de l’humanisme des Lumières et ses sous-produits, l’idéologie des droits de l’homme et l’État-nation centralisé, visiblement incapables de relever les défis posés par les sociétés contemporaines, notamment leur “multiculturalité”.*4

Il va sans dire que ce qui vaut pour les autochtones ne peut être refusé aux autres communautés. La fierté de l’origine peut aussi bien être revendiquée par les Arabes de France que par les Corses ou les Savoyards. Mais elle peut aussi, comme toutes les valeurs collectives, être rejetée par cclles et ceux qui, au sein d’une Europe multiculturelle, optent pour le métissage, par exemple. La communauté métisse aurait, outre ses privilèges propres, autant de droits et devoirs collectifs que les autres, mais son modèle de société ne serait plus, désormais, le seul choix offert aux citoyens français et européens.

Il est hors de question ici d’entrer dans les détails d’une articulation constitutionnelle qui prendrait en compte les aspirations encore confuses à la société multicommunautaire. Celle-ci n’est pas encore envisagée par l’Europe des États-nations jaloux de leurs prérogatives et peu disposés, pour le moment, à renoncer à une parcelle de leur pouvoir. L’impulsion viendra de la faillite des machines étatiques de moins en moins capables d’accomplir leurs missions. La tendance à la régionalisation et au localisme politique prend une ampleur évidente en Espagne, en Italie et en Allemagne pour ne citer que ces trois pays. La France ne peut, à terme, que marcher sur leurs brisées.

Notre propos se limite au constat que l’identité est appelée à devenir un enjeu transversal majeur dans le débat politique à venir. Par conséquent, sa méconnaissance ou sa négation est politiquement suicidaire.*5 Il y a longtemps que la revendication identitaire a cessé d’être l’apanage de la droite radicale comme naguère en France, ou de la gauche nationaliste comme en Espagne. Elle se banalise comme un nouveau droit de l’homme hérité d’une très ancienne reconnaissance de la biodiversité humaine que les sagesses antiques pratiquaient mais que l’universalisme totalitaire des Lumières (à l’exception de Herder et Goethe), a renié.

La pathologie de “l’identité victimaire” *6 et du recours au terrorisme subsiste encore partout où la pulsion identitaire est réprimée ou découragée. C’est le cas en Palestine, au Kurdistan, au Sri Lanka, entre autres, tout comme dans la Tchétchénie post-soviétique, au Pays basque, en Corse et en Irlande où la reconnaissance identitaire se conquiert de haute lutte.

Et dans la France de Madame Royal, faudra-t-il prendre les armes pour être reconnu comme un Breton ou un Français de souche, fier de son héritage ethnique et historique, doublé d’un Européen fidèle à la plus longue mémoire (indo-européenne) de ses ancêtres ?

Jacques Marlaud,
Maître de conférences à l’Université de Lyon,
Cercle de Recherches et d’Études Métapolitiques

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