Baby-boomers génération accusée

Publié le par Chouan Bourguignon

http://www.lefigaro.fr/magazine/20060922.MAG000000339_baby_boomers_generation_accusee.html

 

Après nous… le déluge ! Est-ce vraiment ainsi, avec cette insoutenable légèreté, qu’ont raisonné les enfants gâtés nés dans l’euphorie du baby-boom ? Tout leur souriait, la croissance était au rendez-vous, la société de consommation

 
entretenait le rêve que tout était devenu possible – ou presque, le chômage n’était pas encore un fléau… – et ils auraient vécu dans l’instant, en cigales, sans penser aux lendemains qui déchantent ? Heureuse époque des Trente Glorieuses où la France, insouciante, croquait la vie à pleines dents et vivait d’espoirs faciles, fussent-ils égoïstes et vains. Certains – mais ils passaient aussitôt pour de sinistres Cassandre – avaient certes tiré la sonnette d’alarme. « Attention, disaient-ils, la France va dans le mur. L’ardoise que nous laisserons à nos enfants sera intolérable. » Ils n’ont pas été entendus. Qui aurait prêté l’oreille à de si sombres pronostics ? Quel homme politique se serait risqué à s’engager sur la piste des réformes courageuses qu’ils suggéraient alors ? Beaucoup trop dangereux politiquement ! Mieux valait, aux yeux des élites dirigeantes, bercer les Français d’illusions, verser dans le clientélisme, laisser faire et laisser croire que le confort social auquel les Français se sont habitués depuis la Libération pourrait traverser les années sans heurts. « La France est, depuis trente ans, le paradis de la démagogie. Son coût est énorme », dénoncent Denis Jeambar, le nouveau PDG des Editions du Seuil, et Jacqueline Remy, rédactrice en chef à L’Express, dans un essai au titre alarmant et accablant pour les gens nés entre 1945 et 1960 : Nos enfants nous haïront (1).
 
« Un jour, nos enfants auront 20 ans, 30 ans, 40 ans. Alors, pleins d’espoir et affamés d’avenir, ils comprendront que nous, les baby-boomers, leur avons laissé une société usée et mitée. Ce jour-là, ils nous haïront. Et ils auront raison. » Cruel constat pour une génération de parents qui croyaient avoir inventé le bonheur, sans se douter que leur inconscience précipiterait la France, bien malgré eux, au bord du gouffre. C’est bien là le paradoxe des baby-boomers : la société hédoniste qu’ils ont construite est devenue quasiment inaccessible à leurs enfants. Et les avancées sociales, réelles, auxquelles ils ont contribué, s’avèrent ruineuses pour ceux qui devront les financer : toujours leurs enfants. L’heure des comptes est imminente. Après le temps de la lutte des classes, de la fracture sociale, de l’impossible dialogue entre les deux France – celle du secteur public et celle du privé –,
 
faudra-t-il bientôt parler d’un clash générationnel ? Rien ne l’exclut, car l’addition laissée par les baby-boomers est salée. « Pour la première fois dans notre histoire, en effet, nous allons transmettre à nos enfants plus de charges que de ressources, s’inquiètent Denis Jeambar et Jacqueline Remy. Autant dire que nous avons fabriqué un schisme dans notre corps social qui peut se traduire par un
 
affaissement de notre pays. C’est ainsi que meurent les civilisations : quand le poids de l’héritage devient si lourd que la société ne peut plus le supporter et s’effondre. »
 
 
Le piège du statu quo
 
 
Les premiers symptômes du mal sont là. « La France vit au-dessus de ses moyens », a lancé le ministre de l’Economie Thierry Breton, commentant l’explosif rapport sur la dette française que lui a remis en décembre 2005 le banquier Michel Pébereau. Depuis vingt-cinq ans, la dette financière des administrations publiques n’a cessé d’augmenter. Multipliée par cinq depuis 1980, elle dépasse aujourd’hui
 
1 100 milliards d’euros, voire 2 000 milliards d’euros en
 
tenant compte des engagements hors bilan de l’Etat, constitués par les droits à la retraite des agents de la fonction publique. Pour la première fois, en 2006, l’impôt sur le revenu payé par l’ensemble des ménages français n’aura pratiquement servi qu’à rembourser les intérêts de la dette, au lieu de préparer l’avenir. Voilà des années
 
que la France vit à crédit, reportant sur les générations futures le poids de ses choix inconsidérés, à commencer par celui du déficit reconduit d’année en année, comme un chèque en blanc sur l’avenir. Vingt-cinq ans de déficits publics pour en arriver à une situation ubuesque où 9 % de la population active se retrouvent au chômage… dont un jeune sur quatre. Le modèle social français, dont certains sont si fiers, a donc du plomb dans l’aile. Et les jeunes, curieusement, en sont les premières victimes. Des victimes qui, bizarrement, privilégient plus volontiers le statu quo que l’action, comme l’a démontré la crise du CPE (contrat première embauche). « Le CPE, s’il était une mauvaise
 
réponse, tant sur le fond que sur la forme, soulignait l’existence d’un problème bien réel : celui de la rigidité de notre marché du travail qui pénalise particulièrement les jeunes », écrit Bernard Spitz dans Le Papy-Krach (2). Pour ce maître des requêtes au Conseil d’Etat, en dépit de ses nombreux défauts, le CPE restait plus attractif en termes de rémunération et de droits que l’enchaînement
 
des stages et des CDD, parcours du combattant de nombreux
 
jeunes frappant à la porte du monde professionnel. « Une
 
fois de plus, en défendant les droits acquis… des autres, les jeunes se sont tiré politiquement, économiquement et socialement une balle dans le pied », écrit Bernard Spitz.
 
C’est aussi ce que l’on observe à propos des retraites. Depuis cette année, les premiers bataillons de baby-boomers commencent à quitter le marché du travail, mettant en péril l’équilibre du système. On a beau répéter à l’envi que le système de la retraite par répartition court à sa perte, compte tenu du déséquilibre démographique annoncé, rien n’y fait. Les Français, même les plus jeunes, refusent de toucher au système, y compris lorsqu’il s’agit de réformer, comme l’a suggéré récemment François Fillon, les régimes spéciaux de retraite des agents du secteur public.
 
Travailler plus ? Impensable. Les mentalités ont changé. Les Français n’aiment plus le travail. Ils ont pris goût aux loisirs. Et les baby-boomers aux commandes de la France depuis vingt-cinq ans y sont pour beaucoup. « Nous avons, avec les 35 heures et les RTT, profondément modifié le contenu de la valeur travail et la morale même de la relation professionnelle en déséquilibrant la balance entre
 
les droits et les devoirs du citoyen et du salarié, expliquent Denis Jeambar et Jacqueline Remy. Nous ne faisons plus progresser assez vite la richesse nationale pour garantir la pérennité d’un système de redistribution
 
que nous nous refusons par ailleurs à réformer. (…) Nous
 
sommes dans la situation du pilote qui accélère à fond et freine à bloc en même temps. » L’issue, pour les auteurs, est inéluctable : le « tête-à-queue et l’accident ». Un acte de repentance louable venant de deux baby-boomers de la presse. Pour une fois, les actes suivront-ils les mots ? Les futurs « papys-krachers » y ont tout intérêt s’ils
 
veulent éviter un Mai 68 à l’envers. Avis aux candidats à l’élection présidentielle nés entre 1945 et 1960…
 
 
(1) Nos enfants nous haïront, de Denis Jeambar et Jacqueline Remy, Seuil, 234 p., 15 euros.

 

 
(2) Le Papy-Krach, de Bernard Spitz, Grasset, 134 p., 10 euros. En librairie le 3 octobre.

Publié dans chouanbourguignon

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