Shinzo Abe, "l'homme" qui fait peur

Publié le par Chouan Bourguignon

Son accession au pouvoir inquiète Pékin et Séoul

Japon : Shinzo Abe, l'homme qui fait peur

Malgré son allure de jeune homme moderne, le futur Premier ministre japonais est un nationaliste qui nie les crimes du passé et prône le réarmement, y compris nucléaire, de son pays

De notre correspondant en Asie

Jamais un futur Premier ministre japonais n'avait été autant contesté avant même d'accéder au pouvoir. Il cultive l'image d'un Japon fort, sûr de lui et tourné vers l'avenir. Mais, pour ses détracteurs, son regard est surtout fixé sur le passé. En costume Armani, le col de chemise ouvert, Shinzo Abe a le profil du gendre idéal et l'aisance des gens bien nés. A 51 ans, son obsession est de prouver qu'il a de la stature. Et qu'il saura se montrer digne de son grand-père, Nobusuke Kishi (voir encadré). Certain de sa réussite et ayant tendance, selon ses détracteurs, à surestimer son intelligence, Shinzo Abe vérifie, avant d'accorder un entretien, que son interlocuteur est bien «un homme de devoir aux convictions fortes».
«Abe a l'air d'un bon garçon mais cette surface policée cache un homme intolérant qui n'accepte de discuter qu'avec les gens qui confortentses préjugés», résume Yasushi Kawasaki. Ce professeur spécialiste des questions de liberté d'expression à l'Université de Sugiyamajogayen sait de quoi il parle : Abe a refusé de débattre avec lui à la télévision des pressions que le futur Premier ministre avait exercées sur la chaîne publique NHK afin qu'elle censure un documentaire sur les «femmes de réconfort», ces esclaves sexuelles enfermées dans les bordels militaires japonais pendant la guerre.
Bien qu'il soit l'héritier d'une dynastie politique, Abe est d'abord un «enfant de Junichiro Koizumi». C'est le Premier ministre sortant qui l'avait placé sous les projecteurs en le nommant, fin 2005, chef-secrétaire du cabinet, c'est-à-dire porte-parole du gouvernement. L'objectif de Koizumi était de former un dauphin auprès duquel il pourrait continuer d'orienter la politique de son pays après avoir quitté le pouvoir. Jusqu'à présent, Shinzo Abe a soigneusement évité de s'impliquer dans les dossiers techniques, comme celui des finances. Son parcours classique de fils de bonne famille - un lycée huppé de Tokyo et une université américaine où il a étudié les sciences politiques - lui a-t-il donné les compétences nécessaires ? Son programme, lors des primaires au sein du Parti libéral-démocrate, s'est résumé à deux seuls petits feuillets. Et sur les plateaux de télévision, Abe se borne à claironner son ambition de faire du Japon un «beau pays», sans préciser ce qu'il entend par cette formule.
Il est en revanche beaucoup plus loquace en petit comité. Favorable à une révision de la Constitution démocratique, symbole de la défaite de 1945, il souhaite la création d'une CIA japonaise et le renforcement de l'exécutif pour le libérer des contrôles de la haute administration et du Parlement. Il veut aussi réviser la loi fondamentale sur l'éducation, autre héritage de la capitulation, en finir avec l'«enseignement de l'histoire masochiste», celle qui reconnaît les crimes du Japon pendant la guerre, et inculquer le «patriotisme», qui glorifie le passé.
Mais c'est en politique étrangère que sa posture de dur suscite le plus d'inquiétudes, notamment parmi les voisins du Japon. Car depuis ses déclarations, ily a deux ans, en faveur d'une force de frappe nucléaire nipponne, l'idée s'en est aujourd'hui répandue dans l'aile droite de la droite japonaise. L'ancien Premier ministre Yasuhiro Nakasone, autre « nationaliste », ne vient-il pas de reprendre ce voeu à son compte ? Et cet été, à la suite d'un essai de tirs de missiles par la Corée du Nord, Shinzo Abe a franchi un pas de plus en suggérant de frapper préventivement les pays qui menacent militairement Tokyo.
L'inspiration idéologique d'Abe s'ancre dans les années 1930. Cet été, lors d'un cocktail à l'ambassade de l'Inde, il rend hommage à «l'amitié qui unissait mon grand-père, Nobusuke Kishi, et Subhash Chandra Bose». Pour mémoire, réfugié à Berlin en 1941, cet Indien, admirateur déclaré d'Adolf Hitler et de Benito Mussolini, se proclame chef du « gouvernement indien en exil » et crée une Légion des Indiens libres qui finit la guerre sous l'uniforme des Waffen SS en combattant en France après le débarquement de Normandie. Rejoignant Singapour en 1943 par sous-marin, Bose est reçu par l'occupant nippon avec les honneurs d'un chef d'Etat et prend la tête de l'Armée nationale indienne engagée en Birmanie contre les Anglo-Américains. «Le message d'Abe était clair : le Japon et l'Inde doivent s'unir, mais cette fois non plus contre l'Angleterre comme avant 1945, mais contre la Chine », résume un témoin. Son entourage est à l'unisson : «Ces gens estiment avoir été brimés par le politiquement correct de l'après-guerre. En réalité, s'ils ont été marginalisés, c'est à cause de leurs idées simplistes et dangereuses. Ce sont des fanatiques qui veulent prendre leur revanche», juge Jiro Yamaguchi, professeur de sciences politiques à l'Université de Hokkaido.
Prenez Eriko Yamatani ! Cette ancienne journaliste du quotidien d'extrême droite « Sankei » - l'un des derniers journaux au monde à refuser, par anticommunisme, d'avoir un correspondant en Chine - est aussi une « enfant de Koizumi », médiatique et nationaliste. Nationaliste, dans le sens que lui donnait Charles Maurras et les fascistes des années 1920 : la Nation est tout et s'incarne dans un pouvoir autoritaire, censé figurer l'identité collective. Choisie lors de l'élection de 2003 par Koizumi, elle a été promue à la fin 2005 secrétaire du gouvernement, la première marche vers un portefeuille ministériel. Eriko Yamatani veut purger les professeurs «incompétents» - ceux qui enseignent l'«histoire masochiste» - et «promouvoir» les enseignants «compétents», ceux qui considèrent que la guerre est regrettable mais que le Japon était dans son droit en annexant la Corée en 1910, en envahissant la Chine en 1931 et en bombardant Pearl Harbor en 1941. Elle est opposée à l'«égalité des sexes» et s'érige contre la «promiscuité sexuelle». Inquiète des progrès de l'«individualisme qui plonge les enfants dans le malheur», cette avocate du patriarcat propose d'«interdire les crèches qui favorisent les femmes seules et de donner une allocation aux personnes âgées pour qu'elles s'occupent de leurs petits-enfants pendant que les parents travaillent». Elle recommande de construire des logements où «trois générations vivront sous le même toit». Enfin cette femme aux accents pétainistes veut «rouvrir les écoles des villages vidés par l'exode rural et y envoyer les enfants des villes apprendre le respect de la vie! ».
Bien sûr, elle est une fidèle du temple de Yasukuni où «reposent les âmes» de 2 millions de soldats tombés pour l'empereur aux côtés de leurs chefs exécutés par les Alliés. Elle souhaite que le Premier ministre s'y rende à titre officiel, ce que Koizumi n'a pas osé faire par crainte des protestations de la Chine et de la Corée du Sud, pour qui ces «prières» réhabilitent les responsables des horreurs commises. Et par pure provocation, Eriko Yamatani exige du gouvernement chinois qu'il modifie les commentaires au Musée de la Guerre antijaponaise de Pékin, qu'elle estime contraires à la vérité historique.
Jusqu'en 2001, le Parti libéral-démocrate était une coalition de fractions, de petits partis allant du centre-droit jusqu'aux nostalgiques du militarisme. Le Premier ministre était choisi lors de tractations en coulisse. Sous prétexte de réformer le PLD, miné par la corruption et l'immobilisme, Koizumi a introduit des primaires. Ce sont les élus du parti, près de 400 aujourd'hui, plus 300 grands électeurs représentant le million d'adhérents qui élisent désormais le président du PLD. Et celui-ci devient automatiquement chef du gouvernement, si le PLD est majoritaire. Or cette réforme accorde au numéro un du PLD le pouvoir d'imposer ses candidats lors des élections. C'est ce qui a permis à Koizumi d'éliminer les représentants de la droite modérée pour les remplacer par les talento, ces habitués des plateaux de télévision rompus à la manipulation verbale et recrutés dans les réseaux « nationalistes ». C'est ainsi que, déséquilibré, le PLD a progressivement penché vers l'extrême-droite.
Imitant Koizumi, Abe affirme haut et fort que sa priorité est de renouer avec Pékin et Séoul. Mais il répète que c'est à Pékin et à Séoul de faire les premiers pas. Feignant de ne pas comprendre que ses tentatives de réécrire l'histoire sont inacceptables pour les victimes du Japon impérial, il propose de dissocier les dossiers « urgents » de ceux qualifiés d'« accessoires », comme le temple Yasukuni. Ce qui est une manière de refuser d'aborder la question.
Pékin conditionne désormais l'organisation d'un sommet avec le nouveau numéro un japonais à son engagement formel d'éviter le sanctuaire une fois entré en fonction. Et à la veille de son intronisation, Shinzo Abe vient de découvrir une première réalité : il est plus délicat de manipuler l'opinion asiatique que les téléspectatrices japonaises, son public.

Un lourd héritage
En 1935, Nobusuke Kishi est chargé de l'industrialisation du Mandchoukouo, l'Etat fasciste que l'armée japonaise crée en Mandchourie. Puis, en 1942, il devient ministre de l'Industrie. En 1945, les Américains l'incarcèrent. Comme son homologue allemand Albert Speer, il est indirectement responsable de la déportation de centaines de milliers de travailleurs forcés. Cependant, il échappe au Procès de Tokyo, qui condamne à la pendaison le général Hideki Tojo.
En 1957, Kishi devient Premier ministre. Et c'est en avril 1959 qu'un millierde militaires japonais exécutés pour « crimes de guerre » et« crimes contre l'humanité » sont « déifiés » secrètement au temple Yasukuni. En 1960, Kishi signe l'Ampo, le traité de défense mutuelle nippo-américain. La gauche proteste. Pour apaiser l'opinion publique, Kishi démissionne. Mais son influence demeure et s'exprime dans le paradoxe des nationalistes japonais : une obsession quasiment pathologique d'innocenter le Japon d'avant 1945,associée à un alignement inconditionnel sur Washington.

Bruno Birolli

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