Le "modèle français" vu par un russe.

Publié le par Chouan Bourguignon

Andreï Makine: Les Français ont en quelque sorte réalisé le modèle soviétique
18:16 | 18/ 08/ 2006

Un petit livre d'Andreï Makine intitulé "Cette France qu'on oublie d'aimer" vient de paraître chez Flammarion dans la collection Café Voltaire.

Il s'agit du onzième livre de ce Français d'origine russe qui habite Paris depuis une vingtaine d'années et dont les manuscrits sont rédigés uniquement en français. En 1995, il a obtenu le prix Goncourt, le prix Médicis et le prix Goncourt des lycéens pour une seule et même oeuvre: "Le Testament français".

Le "Testament" a été traduit en plus de 40 langues et tiré à trois millions d'exemplaires. L'écrivain a accordé une interview au correspondant du quotidien Izvestia à Paris Iouri Kovalenko.

(Traduction du russe)

Question: Vous qualifiez le modèle social français de "machine à transformer l'homme en parasite social" qui "réunit dans son inefficacité les pires côtés du capitalisme... avec les pires tares du socialisme". L'état des choses est-il vraiment aussi funeste?

Réponse: La France vit dans un environnement surréaliste. D'une part, elle se conforme aux lois du libéralisme économique poussé jusqu'à l'absurde et transformé en piraterie. D'autre part, la plus grande partie des revenus d'un tiers de la population proviennent de l'Etat.

Q.: Ce n'est sans doute pas par hasard que la France est parfois qualifiée de "pays du socialisme réel".

R.: Lorsque j'enseignais ici, mes étudiants avaient l'habitude de dire que le modèle français était un modèle soviétique qu'on avait réussi à mettre en pratique. Et ils avaient en partie raison. Il s'agit ici d'une synthèse particulière qui réunit des choses incompatibles.

Q.: Dans votre dernier livre, vous ne ménagez pas non plus les intellectuels français, qui se considèrent à vingt ans comme maoïstes, à trente ans comme marxistes et qui à 40 ans se moquent des uns et des autres. Pour vous, ces intellectuels font partie en quelque sorte de la "couleur locale", de même que le beaujolais nouveau, les fromages, les baguettes et les grèves des cheminots...

R.: Des gens de ce genre, il en existe plein, et ce sont eux qui dirigent la vie intellectuelle de la France. Ils sont sûrs de ne jamais avoir tort, ils ne reconnaissent jamais leurs torts et changent de convictions tous les dix ans. Malheureusement, cela concerne la littérature également. Il existe très peu d'écrivains qui sont détachés de leur temps et soulèvent dans leurs oeuvres des thèmes éternels. Nombreux sont ceux qui remplissent précipitamment des commandes industrielles. Par exemple, les thèmes de la pédophilie, de l'homosexualité, de la nymphomanie sont déjà "usés". Il s'agit là d'un système corporatif: chaque corps de métier met en valeur son propre terrain, chaque écrivain se spécialise dans un domaine déterminé.

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