La guerre contre les bandes est déclarée

Publié le par Chouan Bourguignon

Une proposition de loi pour lutter contre l'action violente et mafieuse de groupes dans certaines cités doit être présentée mercredi.

«Des groupes qui gèrent leurs territoires comme un marché de drogue. Pour y préserver leur monopole, ces bandes recourent aux règlements de comptes utilisant marteaux, barres de fer, armes blanches, avec la volonté évidente de blesser et de tuer.» Cette description n'est pas extraite d'un rapport de police, mais d'une tribune libre parue le 1er juin dernier dans Le Figaro, sous la plume de Manuel Valls, député maire PS d'Évry. Le maire socialiste de Mulhouse, Jean-Marie Bockel, tenait il y a quelques années le même discours… Avant d'entrer dans le gouvernement Fillon comme ministre d'ouverture.

À la veille du débat sur la proposition de loi Estrosi qui fait de la simple participation à une bande violente un délit, une partie de la gauche a choisi d'exprimer son rejet de toute approche partisane sur les questions de sécurité. Quitte à soutenir une initiative inspirée par Nicolas Sarkozy. Le député PS de l'Essonne Julien Dray, malgré ses déboires judiciaires, a lui-même rompu le silence qu'il s'imposait depuis des semaines pour déplorer l'«augmentation continue de l'emprise des bandes et des caïds sur des territoires entiers de la République, dans une sorte de partage territorial désormais acté».

La gauche va-t-elle se diviser sur ce texte au lendemain de sa défaite aux élections européennes ? La proposition de loi Estrosi, présentée mercredi en commission des lois à l'Assemblée, ne fait pas dans le détail. Le député maire UMP de Nice en a dévoilé mardi les dispositions phares : de la prison ferme pour les bandes armées, des mesures pour sanctuariser les établissements scolaires et protéger les personnels de l'Éducation nationale, des portiques, au besoin, pour détecter les armes. Et puis toute une palette de sanctions pour dissuader des adolescents en mal d'intégration de sombrer dans cette spirale de la violence collective, sur fond de trafics et de guerres des territoires.

 

Des livraisons de drogue par «dizaines de kilos»

 

Les élus de terrain, quelle que soit leur couleur politique, savent que la dérive mafieuse de ces groupes ne relève pas du fantasme. Une récente étude des ex-RG révèle que 2 453 individus forment les noyaux durs de 222 bandes en France, dont 156 animent des trafics de stupéfiants. Seulement 21 % d'entre elles sont enracinées en province. Les 79 % restants se répartissent dans les cités sensibles de l'Ile-de-France, notamment en Essonne et en Seine-Saint-Denis. Selon les «grandes oreilles», «une bande est composée d'un noyau stable d'au moins trois personnes, souvent de jeunes adolescents et de jeunes adultes, autour duquel gravitent occasionnellement des individus de passage». La police du renseignement ajoute que «44 %» des groupes recensés sont «structurés», c'est-à-dire hiérarchisés.

La connaissance du phénomène ne saurait cependant se limiter à une statistique. Un chef de police du «9-3» le dit avec ses mots : «Il y a une organisation là-dessous.» Il s'en explique : «En 2005, lors des émeutes, nous avons constaté que des ordres avaient été donnés pour que les troubles cessent.» Selon lui, «la fin des hostilités tient moins à l'action des forces de l'ordre et des politiques qu'à l'intervention des parrains de ces pègres locales, soucieuses de voir reprendre leurs trafics». À l'entendre, ces réseaux se seraient depuis renforcés.

«Dans certaines banlieues, les livraisons de cocaïne et d'héroïne se chiffrent désormais en dizaines de kilos», confie, effaré, un officier de police. Les profits considérables réalisés par cette économie souterraine irriguent des quartiers entiers où chacun, du guetteur de 10 ans au revendeur à peine plus âgé, connaît son rôle et a appris à se taire.

Un commissaire de la PJ assure que «l'argent des trafics est blanchi dans des commerces de quartier, des restaurants, des bars», mais aussi - c'est une nouveauté - «dans des sociétés de location de voitures de sport» qui servent lors des fêtes tapageuses d'une nouvelle génération de voyous des cités «qui n'hésitent pas à s'offrir, dit-il, des hôtels de luxe et des croisières, alors qu'ils pointent officiellement au chômage». «Je n'ai jamais vu autant de Ferrari et de Lamborghini que lors de certains mariages dans ma commune», renchérit le responsable d'un service de police municipal de Seine-Saint-Denis.

Mieux structurées, les bandes ne sont pas pour autant figées. On y croise, bien sûr, les traditionnels «teneurs de mur» du quartier, les ex de la cité, restés solidaires avec leurs «frères», mais aussi les «sortis de prison» entre deux condamnations. «Ils se reconnaissent entre eux par leur dégaine, leur façon de parler, parfois leur couleur de peau», explique un chef de circonscription de la Sécurité publique. Ce que la division dérives urbaines de la DCSP traduit en termes plus policés : «Reproduisant des schémas vus à la télévision, ils s'unissent selon les mêmes codes, les mêmes tags, portent tous un bijou spécifique ou une griffe d'appartenance frappée sur leur tee-shirt ou leur pantalon.»

Certains, comme les «Grigny Hot Boys», les «Kaskal» ou les membres de la «Berry Mafia» de Meaux, se lancent de véritables défis par blogs interposés. Chaque mois, dans l'Hexagone, la police recense pas moins d'une vingtaine d'affrontements entre bandes, procédant à une centaine d'arrestations en moyenne. Elle ramasse aussi sur le «champ de bataille» des armes par dizaines.

 

«Des riverains venus aider un jeune voyou»

 

«Tous ces groupes sont en fait très élastiques», estime un commissaire de l'Est parisien. Il y a, selon lui, «des bandes et des sous-bandes. Une commune de Seine-Saint-Denis ou du Val-d'Oise peut compter certains soirs, sur son seul territoire, jusqu'à trois cents lascars soudés, prêts à en découdre avec la police». Mais, il l'assure : «On aurait tort de croire qu'ils sont forcément isolés de la population.» Une osmose se crée parfois avec des habitants mus par le simple rejet de l'autorité et des institutions. «Il nous est arrivé que les riverains d'un quartier chaud descendent prêter main-forte à un jeune voyou que nous avions arrêté lors d'un rodéo pour le soustraire au contrôle. Et ceux-là n'étaient pas des délinquants», se souvient un gradé des Hauts-de-Seine. «Ce n'est pas de la solidarité ethnique, précise- t-il, mais il y a manifestement connivence. Et même de plus en plus, à mesure que certains quartiers s'enfoncent dans la crise.»

L'arsenal Estrosi suffira-t-il à contenir l'essor des bandes ? «Il ouvre de nouvelles possibilités d'interpellation et comble certains vides juridiques, se félicite Sylvie Feucher, la secrétaire générale du Syndicat des commissaires de la police nationale. Mais si le texte devient trop complexe, beaucoup de magistrats ne l'appliqueront pas.»«En tout état de cause, poursuit la «patronne» des commissaires, il nous faut un fichier des bandes - qui n'existe toujours pas - pour nous aider à mesurer l'implication entre les quartiers. Un fichier complet qui nous permettra de savoir qui fait quoi dans le groupe, qui sont les meneurs et quelles sont les bandes les plus structurées.»



Un fichier qui concernera aussi les mineurs

 

Ce fichier tant attendu a malheureusement bien mal démarré. Lancé par le ministère de l'Intérieur sous le doux nom d'Edvige, puis décrié par la Cnil et les associations de défense des droits de l'homme, le fichier des bandes devrait renaître dans la future loi d'orientation pour la sécurité que défendra, en principe, Michèle Alliot-Marie, sous l'appellation d'Evirsp. Il ne concernera plus seulement les mineurs à partir de 13 ans - ce qui fit scandale -, mais tous les mineurs, quel que soit leur âge. Puisque les bandes s'appuient précisément sur les plus jeunes, que les caïds, parfaitement conscients des failles du droit positif, n'hésitent plus à envoyer en première ligne, ici pour «caillasser» une patrouille, là pour incendier un bâtiment public.

Le débat sur les bandes et la meilleure façon de les réprimer ne fait que commencer. Au fond, les nouvelles dispositions visent surtout à faire en sorte que la police et la gendarmerie ne s'épuisent pas à toujours courir derrière les mêmes individus. Le chef de l'État considère que l'une des solutions consiste à réprimer de «trois ans d'emprisonnement le fait de faire partie, en connaissance de cause, d'un groupement, même de façon temporaire, poursuivant le but de commettre des atteintes volontaires contre les personnes et contre certains biens».

L'ancien rocardien Manuel Valls n'est visiblement pas loin de penser de même. Il n'a pas peur, en tout cas, de l'écrire : «À l'Assemblée nationale, affirme-t-il, mon vote ne pourra donc jamais avoir d'autres critères que celui de l'efficacité des mesures présentées contre la délinquance.» Votera-t-il vraiment la proposition de loi Estrosi ? Le simple fait qu'il l'envisage constitue déjà en soi une petite révolution.

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