«L’Orgie de la Tolérance » selon Jan Fabre

Publié le par Chouan Bourguignon

02.04.2009

«L’Orgie de la Tolérance » selon Jan Fabre

La dernière création de Jan Fabre caricature la tolérance actuelle au racisme, à la xénophobie ou à la pornographie. Une « tolérance » qui profite aux industries capitalistes et transforme les êtres en fantômes obsédés par la jouissance immédiate.

Lorène de Bonnay

« Que reste-t-il de notre idéal de beauté » dans un monde où « tout s’achète », « se peut », « est normal » ? s’enquiert Jan Fabre. L’Orgie de la Tolérance creuse la question. Sans concession. La violence de l’exploration est même à la hauteur du problème. Le spectacle dresse un panorama de toutes les tares du capitalisme : l’addiction (sexe, drogue, argent, objets) qui masque le vide, le culte du plaisir et de la performance qui signent la mort du Désir, et les relents de conservatisme censés enrayer la peur de l’Autre.

Toutes ces dérives sont illustrées par des saynètes désopilantes, crues et perverses.

Une diatribe contre le XXIe siècle

Jan Fabre et ses performeurs s’inspirent des sketches des Monty Python.

La pièce s’ouvre sur un concours de branleurs entraînés par des coachs sportifs et vêtus comme des chasseurs. Une femme prolonge sa libido sur un sofa Chesterfield et supplie son sac Vuitton de faire des bébés. Trois femmes accouchent dans un supermarché, au-dessus de leurs caddies : elles enfantent des armes, des chips et un bébé Chesterfield… Des caddies dansent un ballet sur Le beau Danube bleu de Strauss.

Un couple achète une moitié de tableau dans une galerie d’art, parce que l’œuvre s’accorde avec la couleur des yeux de l’épouse. Un prof d’expression corporelle apprend à ses élèves à canaliser l’énergie d’un billet de banque. Un patron de magazine de mode homosexuel transforme un certain JC (qui porte une croix) en fashion victim. Des consommateurs enfumés et drogués libèrent leurs inhibitions : fuck les Arabes, les Juifs, les Serbes, les bisexuels, les prêtres catholiques, les suicidaires !

Toutes ces saynètes s’enchaînent à un rythme débridé. Et représentent des êtres désespérés, face au trou béant de leur Désir.

 

Un spectacle violemment cathartique !

D’un bout à l’autre du spectacle, des motifs reviennent (la masturbation, la femme enceinte, le racisme) qui forment un singulier tressage. Cette vaste composition, qui mêle théâtre, performance et danse, dénonce la souffrance des corps - physique et psychique. Elle révèle aussi la fascination du public pour le spectacle de la violence. Même lorsque celle-ci est outrancière. L’Orgie de la Tolérance flirte d’ailleurs avec les limites de l’insoutenable ou du grotesque.

Le déferlement d’anus et de phallus (sur le nez, les fesses, au bout du fusil des chasseurs), les effluves de cigare ou encore la course effrénée à l’orgasme semblent parfois excessifs, voire gratuits. Heureusement, la violence est chorégraphiée, déclamée, stylisée. Elle est compensée par un humour truculent, une autodérision jouissive. Une superbe scénographie et des musiques porteuses. Peut-être même une lueur d’espoir…

À la fin du spectacle, les interprètes s’abandonnent à des chorégraphies virtuoses. Non sans avoir insulté Barack Obama, la Ministre de la Culture, le public, les artistes contemporains et Jan Fabre lui-même. Leurs corps fluides et vulnérables se déchaînent dans un espace scénique limité par les Chesterfield. Chaque solo manifeste une forme de beauté guerrière.
« Ceci est peut-être un nouveau commencement », suggère l’un des acteurs… L’idéalisme n’est pas encore vaincu.

 

L’Orgie de la Tolérance de Jan Fabre - Avec Linda Adami, Christian Bakalov, Katarina Bistrovic-Darvas, Annabel Chambon, Cédric Charron, Ivana Jozic, Goran Navojec, Antony Rizzi, Kasper Vandenberghe
Du 31 mars au 4 avril au Théâtre de la Ville

http://www.femmes.com/culture/spectacles/jouir-a-tout-prix-13221

Commenter cet article