La barrière de la langue est la plus insurmontable pour les idées nouvelles. Depuis bientôt six mois, le premier livre de Jonah Goldberg, Liberal Fascism (Doubleday, 2007), provoque des débats et
influence la réflexion politique en langue anglaise, sans que le moindre écho de ces disputes ne soit, à ma connaissance, apparu en français.
Le caractère novateur du livre de Goldberg – dont le titre signifie littéralement « Fascisme de gauche », mais serait mieux traduit par « Le fascisme et la gauche » – est d’autant plus frappant
qu’il ne s’appuie sur aucune recherche historique de première main. Goldberg s’est contenté de relire – dans le détail – les sources historiques disponibles. Il y a trouvé des textes sans appel,
délibérément négligés par la plupart des historiens, qui obligent à repenser entièrement la présentation habituelle du fascisme.
Pour Goldberg, deux erreurs majeures accompagnent les descriptions du fascisme.
La première erreur a été de
réinterpréter trop largement le mot « fascisme » pour l’appliquer à tout ce que l’on trouve indésirable – ou, plus exactement, « tout ce que la gauche
n’aime pas ». Des personnalités américaines ont ainsi qualifié de « fasciste » le pouvoir des entreprises privées sur la société, alors que le fascisme historique a toujours imposé aux entreprises
de servir les intérêts de l’Etat. A l’inverse, des comportements objectivement proches du fascisme historique ne reçoivent pas cette qualification lorsque, pour une raison ou pour une autre, leurs
auteurs sont respectés ou populaires ou s’ils font partie d’une coalition politique de gauche. Goldberg cite l’exemple, assez difficilement contestable, d’importants groupes de représentation des
Hispaniques américains, dont l’un a adopté pour slogan « tout pour la race, rien en-dehors de la race » tandis que l’autre s’appelle tout simplement « La Race » (La Raza).
Le renversement du sens des mots provoque des situations assez paradoxales.
Par exemple, un dictateur totalitaire et corporatiste comme Castro, très proche du modèle historique du fascisme,
ne se verra jamais qualifié comme tel. A l’inverse, des dirigeants respectueux de la démocratie et soucieux de réduire le rôle de l’Etat (deux choses qui les opposent directement à tous les
fascismes), comme Thatcher ou Reagan, se sont vus régulièrement accuser de fascisme par des esprits pourtant cultivés et sophistiqués.
Pour sortir de cette confusion, Goldberg propose,
sinon une définition unique, du moins une série d’indices qui permettent de reconnaître les mouvements fascistes.
Le fascisme n’est pas « tout ce que la gauche désapprouve » : il est un
mouvement politique totalitaire et national (mais pas toujours nationaliste), qui cherche à surmonter les divisions nationales en imposant, par la force, une solidarité dont les termes sont imposés
par l’Etat. Il est opposé à tous les contre-pouvoirs – économiques, familiaux et religieux, par exemple – qui limitent le pouvoir de l’Etat sur l’individu. Pour cette raison, il est également
hostile à un usage excessif de la raison et lui préfère le culte de l’action : le raisonnement, après tout, provoque des débats et des opinions divergentes, dangereuses à la fois pour l’unité
nationale et pour le pouvoir des gouvernants. Enfin, le fascisme n’est pas toujours opposé aux élections – mais seulement à condition que ces élections produisent le résultat attendu, sans
quoi elles seront truquées ou annulées. Goldberg multiplie les exemples éclairants d’interventions de l’Etat, dans l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste, dans des domaines précédemment considérés
comme privés : qualité de la nourriture, organisation des relations entre patrons et employés, etc.
Au-delà de ces points communs, le fascisme peut varier d’un pays à l’autre dans le détail de son idéologie. Le national-socialisme allemand était antisémite et génocidaire, mais le fascisme italien
ne l’était pas. Le franquisme espagnol était catholique ; le national-socialisme était fermement anti-chrétien.
Jonah Goldberg remet à l’heure les pendules de l’histoire
Après avoir rétabli une définition à peu près rigoureuse du fascisme, Goldberg passe à la deuxième – monumentale – erreur historique qui entoure sa présentation. Parce que le fascisme est devenu, à
la fin des années 1930 et 1940, l’objet d’une hostilité profonde de la gauche européenne, il est encore aujourd’hui présenté comme un mouvement de droite. Or, Goldberg démontre de manière
incontestable que ses origines intellectuelles sont profondément ancrées dans la gauche et dans l’hostilité au conservatisme.
Mussolini était, avant la Première guerre mondiale, une étoile montante du socialisme italien, rédacteur en chef du journal officiel du parti, Avanti !. Expulsé du parti pour avoir pris parti pour
la guerre, il était loin d’être le seul socialiste belliciste en Europe (les députés socialistes allemands, par exemple, votèrent les crédits de guerre). Son hérésie était donc bien limitée, et sa
dernière déclaration après son expulsion fut : « je suis et resterai socialiste et mes convictions ne changeront jamais ».
Le national-socialisme allemand – comme son nom l’indique – avait, lui aussi, ses sources intellectuelles à gauche, même si Goldberg estime qu’Hitler lui-même n’avait pas d’idéologie bien définie,
à l’exception de sa haine meurtrière des Juifs. La montée des nationaux-socialistes au pouvoir s’est appuyée sur une rhétorique anticapitaliste et antibourgeoise constante et manifestement
sincère.
Le programme du parti d’Hitler, en 1920, co-rédigé par Anton Drexler et Hitler, et porté en annexe au livre de Goldberg, appelait notamment à une réforme agraire, à la confiscation des profits de
guerre, au partage des profits économiques avec les travailleurs, à l’augmentation des prestations sociales et à l’interdiction du travail des enfants.
L’origine du fascisme à gauche ne diminue en rien la gravité du schisme qui l’a séparé de sa famille d’origine, d’abord graduellement, pendant les années 1930, puis définitivement, pendant la
Seconde Guerre Mondiale. Les mouvements de gauche non fascistes ont choisi soit le camp des démocraties, soit celui de l’URSS (deux camps qui se trouvaient momentanément alliés) et le fascisme est
devenu l’ennemi irréductible de la gauche occidentale.
Goldberg ne nie pas l’importance de cette séparation. Il montre cependant que l’existence d’une origine commune est très visible, jusqu’au début des années 1930, par les signes de respect et de
sympathie mutuelle que s’adressaient les deux camps. Le grand penseur socialiste anglais George Bernard Shaw exprima son admiration pour Mussolini puis Hitler – avant de se ranger derrière…
Staline. L’écrivain et socialiste américain H.G. Wells appelait encore, en 1932, les progressistes américains à se comporter en « fascistes de gauche » et en « nazis éclairés », sans que personne
n’y ait trouvé à redire. W.E.B DuBois, grande figure de la gauche américaine et précurseur du mouvement de libération des Noirs, faisait encore un éloge nuancé de l’Allemagne hitlérienne en 1937.
Et ainsi de suite.
L’auteur montre une coexistence étroite entre idéaux de gauche et idéaux fascistes – une sorte de source commune aux deux idéologies – dans la présidence de guerre de Woodrow Wilson, puis dans
l’action économique de Franklin D. Roosevelt, au cours du New Deal des années 1930.
Wilson et son mouvement de « progressistes » partageaient avec les fascistes le mépris des contre-pouvoirs inscrits dans la Constitution américaine et l’éloge du chef, qui, selon ses propres mots,
« utilise les masses comme des outils … il fournit le pouvoir, les autres fournissent seulement la matière sur laquelle ce pouvoir agit (…) les hommes sont de l’argile dans les mains du chef habile
» (W. Wilson, Les dirigeants, 1890).
Devenu Président, Wilson fut fidèle à ses principes. Après l’entrée en guerre de l’Amérique en 1917, les lois sur l’espionnage et la sédition, de 1917 et 1918, permirent d’emprisonner l’auteur de
toute critique du gouvernement, même prononcée dans sa propre maison. Une police secrète de 250.000 membres, la Ligue de Protection Américaine, ou APL, fut créée pour surveiller la population et
faire rapport sur les comportements suspects. Environ 175 000 Américains furent ainsi arrêtés, et plusieurs milliers envoyés en prison, pour avoir manqué de patriotisme en paroles ou en actes. Il y
a donc une certaine ironie à ce que la gauche américaine d’aujourd’hui, qui prétend craindre le recul des libertés publiques sous Bush, continue à honorer en Woodrow Wilson, l’un des ses pères
fondateurs.
Quant à Franklin Roosevelt, il n’est pas seulement l’auteur de la politique de redistribution et de grands travaux du New Deal ; il reconnaissait lui-même la parenté entre sa politique économique
et celle de Hitler (en ajoutant « mais nous faisons ces choses de manière ordonnée »…). Les nationaux-socialistes retournaient d’ailleurs le compliment : Goldberg a retrouvé un article du
Völkischer Beobachter félicitant Roosevelt pour avoir «éliminé la frénésie incontrôlée du marché ». Comme en Allemagne – mais avec plutôt moins de succès en termes de croissance – l’économie fut
redémarrée par une augmentation artificielle des prix et la mise en place d’un contrôle étatique sur l’économie afin de donner une priorité absolue au redémarrage de l’emploi, même improductif. Des
commerçants furent jetés en prison pour avoir osé vendre à des prix plus bas que ceux ordonnés par le gouvernement. Le père Christopher Coughlin, un démagogue aujourd’hui considéré comme l’un des
rares authentiques fascistes américains, soutenait Roosevelt jusqu’en 1934 et fut pressenti un moment pour le poste de Secrétaire au Trésor (ministre des Finances).
Tous ces exemples ne font certes pas de Wilson ou Roosevelt des fascistes, mais ils montrent qu’il n’y eut longtemps pas de distinction claire entre les ambitions de la gauche moderne (une
extension démocratique des pouvoirs de l’Etat pour aider les plus défavorisés et éclairer les populations) et le programme fasciste d’extension autoritaire de ces mêmes pouvoirs, pour imposer à la
société une solidarité forcée et faire taire les dissidents par la force ou l’intimidation.
Ce passé refoulé a-t-il encore un intérêt dans le monde contemporain ? Oui, répond Goldberg, parce que l’ignorance ou le refus de l’histoire réduisent les capacités de résistance de la gauche
contemporaine à la tentation autoritaire ou totalitaire. Des brutes totalitaires, comme Castro, hier, ou Chavez, aujourd’hui, n’ont rien d’autre à faire que d’entonner quelques thèmes de gauche
pour obtenir l’absolution, et souvent l’admiration, des partis occidentaux de la gauche démocratique.
Pour prendre un autre exemple, la gauche de langue anglaise, au début du vingtième siècle, était massivement favorable au mouvement eugéniste, qui visait à réduire, par la force, la natalité des
groupes « inférieurs » ; si la liste de ces groupes varie d’un auteur à l’autre, elle comprend, le plus souvent, à la fois des classes sociales, des groupes raciaux (Sidney Webb cite par exemple «
les Irlandais et les Juifs ») ainsi que les simples d’esprit. Goldberg aligne longuement les citations accablantes de Woodrow Wilson, George Bernard Shaw, John Maynard Keynes, Sidney et Beatrice
Webb, Aldous Huxley… La gauche d’aujourd’hui a certes abandonné cette idéologie, qu’elle partageait à l’époque avec les fascistes, mais elle continue à placer dans son panthéon les eugénistes les
plus répugnants – comme Margaret Sanger, pionnière de la libération sexuelle et avocate d’une politique d’avortement des bébés noirs pour limiter la croissance de la population noire
américaine.
Parce qu’elle refuse de reconnaître ce cousinage fasciste dans son passé, la gauche contemporaine reste vulnérable à la tentation totalitaire. Dans le débat des idées, les propositions qui tendent
à éliminer totalement l’adversaire viennent presque toujours de penseurs de gauche. On peut compter dans cette catégorie les appels à l’éradication des religions ; à la fin de l’autorité des
parents sur leurs enfants ; à la suppression des classes les plus riches par la création d’un impôt confiscatoire ; à la suppression de l’Etat d’Israël comme Etat des Juifs ; ou, tout simplement, à
« changer le monde » (ce qui ne peut pas se faire sans faire disparaître, par définition, le monde actuel)… Plus récemment, au nom de la lutte contre le changement climatique, on a vu se multiplier
les imprécateurs exigeant que des civilisations entières changent radicalement leur mode de vie et que l’Etat impose ces changements par la force.
Derrière toutes ces ambitions de réformes radicales (portées par des hommes et des femmes qui se croient l’opposé exact des fascistes historiques) rôdent inévitablement, si l’on voulait les prendre
au sérieux, le mépris de l’autre, la menace de la contrainte et de la violence, qui définissent l’atmosphère d’une société fasciste. Ceux qui avancent ces propositions ne le voient pas – ou, le
plus souvent, font semblant de ne pas le voir. Mais si la gauche s’imposait à elle-même le devoir de mémoire qu’elle exige des autres, une parenté claire apparaîtrait entre ses dérives d’hier et
celles où elle risque de s’engager demain.